Du bien contre le mal à l’hubris contre la diké

La lutte du bien contre le mal est structurante de cette mythologie moderne. C’est la lutte dans la galaxie mais aussi à l’intérieur de chaque homme. Dialogue entre le macrocosme et le microcosme.
Mais, poser les choses ainsi nous amène en vérité dans une impasse, celle dans laquelle je me suis retrouvée 40 ans. Dans cette logique, la symbolique traditionnelle des couleurs repose de façon manichéenne sur le blanc représentant le bien et le noir le mal. Or cette grille de lecture ne fonctionne pas aussi bien que cela tout au long du film. C’est donc d’autre chose dont il est question et pas seulement du bien et du mal. C’est davantage la lutte entre l’hubris et la diké qui se déroule sous nos yeux.
Certes, à l’orée du film, le méchant, Darth Vader, est de noir vêtu alors que la princesse Léia, héraut de la défense de la liberté, s’habille en blanc (comme Luke à la fin de l’épisode VII de cette année 2015 et au contraire du noir porté par Kylo Ren). Mais, au-delà de cette entrée en matière, le film ne nous propose pas une vision manichéenne du bien et du mal. C’est en fait d’un équilibre dont il est question, celui de l’harmonie entre la tempérance et l’orgueil, entre la mesure et la démesure, entre l’hubris et la diké. Avec ses notions, qui nous ramènent à Homère, Hésiode et Platon, il n’est pas question de péché mais de la faute consistant à vouloir s’accaparer plus que ce que la juste mesure du destin nous a attribué et donc il est question du naufrage qu’est la démesure. Plus que le mal, l’Empire galactique incarne la volonté de démesure, celle offerte par la technologie mais aussi par la conquête de l’immortalité, nous y reviendrons.

Cette lutte est teintée de taoïsme. En effet, le film nous propose le bien et le mal enchevêtrés. Selon la formule du tao, il n’y a pas l’épaisseur d’un fil d’araignée entre le bien et le mal. Le film s’inscrit dans cette conception des choses ; deux éléments l’illustrent. Quand le noir incarne le mal, les armées maléfiques sont en armure blanche ; on apprendra bien plus tard, au fil des épisodes, qu’elles sont des armées créées par le camp de la liberté qui ont basculé du « côté obscur de la Force », expression en concurrence avec « le mal » et porteuse de dimensions différentes. Egalement, Darth Vader était Anakin dans son jeune âge, un héros de la liberté ; il finit par épouser le côté obscur de la Force ; mais, au final, c’est lui et non le héros, Luke Skywalker, qui triomphera du mal en revenant du bon côté de la Force et en détruisant l’Empereur.
Concernant les couleurs, si le blanc et le noir (qui sont des non-couleurs) désignent des personnages purs au sens de fictionnels, les personnages de la vie réelle héritent de couleurs plus organiques (marron, vert etc.). Les stormtroopers de l’Empire galactique sont en blanc ; à la base ce sont des clones et donc pas des personnages de la vie réelle. Dans le cadre de la progression initiatique de Luke, plus il côtoie de près le côté obscur de la Force et plus ses habits deviennent noirs pour illustrer, tout à la fois, l’affrontement contre son père et, à l’intérieur de lui-même, contre la tentation du côté obscur ; néanmoins, j’y vois autant une dimension esthétique que symbolique.

 

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Pour ce qui est des sabres, la couleur rouge apparaît réservée au Sith ; ainsi Dark Maul a un visage maculé de rouge et noir ; s'agit-il de la passion, du sang, de la haine ?   

Nous sommes bien dans une lutte entre Eros et Thanatos, entre la pulsion de mort et la pulsion de vie. C’est l’amour, celle du fils, qui ramène Darth Vader du côté de la Force, de la Lumière, de la vie.   

Lutte entre les armées donc, mais lutte en soi contre ses mauvaises passions également : le mal, la haine et la démesure.

 

Prochain épisode : la guématrie des noms

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